Twitter, ce miroir de l’ADN politique suisse – LeTemps

2015-01-19 02.39.26 pm

Si certains parlementaires sont parfaitement à l’aise sur Twitter, la communication politique reste balbutiante sur les médias sociaux en comparaison avec d’autres pays. Mais en année électorale, elle devrait connaître une poussée de croissance.

La campagne électorale de 2015 ouvrira-t-elle de nouveaux horizons digitaux? Hormis une poignée d’entre eux, souvent jeunes, les politiciens et politiciennes suisses restent frileux, voire réticents à utiliser activement les médias sociaux, Twitter en particulier. Dans de plus grands pays, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, ce site qui permet d’envoyer à ses abonnés des messages de 140 caractères est considéré dans le monde politique comme un outil stratégique de communication et de marketing. Mais pas en Suisse.

Avec sa culture politique feutrée et basée sur le consensus, la Confédération résiste et reste (encore) largement à l’écart du mouvement planétaire. Au sein du Conseil fédéral, Alain Berset a été longtemps le seul à posséder un compte Twitter à son nom, Johann Schneider-Ammann l’a rejoint depuis quelques jours. Impensable en France: les ministres sont massivement présents en ligne.

Twitter représente le royaume de la petite phrase, enthousiaste, vacharde ou ironique; le site offre une tribune permanente aux usagers férus de rhétorique. Cet exercice entre peu en résonance avec la pratique helvétique. Chez certains, il provoque méfiance et répulsion. C’est sans doute le cas de la conseillère fédérale Doris Leuthard, dont le service de communication s’est essayé en urgence et maladroitement au tweet de réaction après la tuerie à Charlie Hebdo.

Mais des raisons plus profondes expliquent la retenue helvétique. En raison de la taille du pays, du fédéralisme et du système de milice, les politiciens suisses restent proches de leurs électeurs, même lorsqu’ils deviennent parlementaires fédéraux. Certains d’entre eux, notables bien implantés dans leur commune ou juniors ancrés dans les associations de jeunesse, ne voient pas l’intérêt de passer du temps sur les réseaux sociaux. Ils préfèrent le contact direct, dans la rue, les associations, les réseaux traditionnels. Sans compter qu’ils ne disposent pas d’équipes de campagne aussi fournies que les politiciens français ou américains.

Twitter, Facebook aujourd’hui, Instagram ou une autre application demain. Ces médias offrent pourtant des possibilités inédites d’atteindre de nouveaux publics, autant d’électeurs potentiels. L’écume de la petite phrase mise à part, les médias sociaux représentent des lieux uniques d’expression et de partage d’informations. Bien utilisés, ils pourraient devenir une agora moderne et participative, permettant d’enrichir le débat politique. La campagne précédant les élections fédérales donnera l’occasion d’un nouveau test.

«Effrayant!» Un mot, sobre et tranchant. Sur Twitter, le 7 janvier dernier, l’écologiste zurichois Balthasar Glättli a choisi l’expression minimale pour qualifier la tuerie dans les locaux parisiens de Charlie Hebdo: il a retweeté, accompagné d’une seule exclamation, un message rédigé par une journaliste, annonçant le bilan des victimes. Au même moment ou presque, le socialiste vaudois Jean Christophe Schwaab écrivait: «Face à cette lâche barbarie, les défenseurs de la démocratie, de l’Etat de droit et des libertés doivent serrer les rangs.» Hyper-réactifs à l’actualité, les deux parlementaires font partie des dix conseillers nationaux les plus à l’aise avec les messages de 140 caractères.

A l’orée de 2015, ils représentent encore une forme d’exception en Suisse. Mais ils devraient faire des émules dès que la campagne pour les élections fédérales aura vraiment démarré.

Réactions à chaud, commentaires d’événements, promotion de leur action politique, partage d’articles sur leurs dossiers de prédilection, l’accueil de réfugiés syriens pour Balthasar Glättli, la protection des données pour Jean Christophe Schwaab: les deux élus utilisent Twitter, cet instrument de communication politique, comme le font les politiciens à l’étranger.

Même s’ils ne sont pas adeptes de la phrase vengeresse ou de la formule ciselée, ils ont compris que Twitter représentait une plate-forme d’expression ouverte 24h/24, un vecteur de contact privilégié avec les journalistes, très présents sur le site de micro-blogging. «Twitter représente une manière nouvelle de contacter les «influenceurs», confirme Matthias Lüfkens, de l’agence de relations publiques Burson-Marsteller. Lancer une petite phrase constitue une superbe façon de se retrouver dans la presse le lendemain et d’entretenir les liens avec les journalistes. Mais en Suisse, de nombreux politiciens ne voient pas l’intérêt de se passer des communiqués et des conférences de presse.»

«La majorité des acteurs politiques n’est pas pleinement consciente du potentiel et des possibilités offertes par les médias sociaux, qui ont encore un gigantesque potentiel de développement», analyse Sandro Lüscher, étudiant en sciences politiques à l’Université de Zurich et créateur du compte Twitter «Schweizer Politik», qui partage des informations sur l’actualité politique. Cela tient notamment à la culture politique peu friande d’actions spectaculaires. «En Suisse, en raison de la taille du pays, il y a moins qu’ailleurs besoin de passer par des médiateurs comme les réseaux sociaux. La communication s’appuie encore largement sur la presse écrite, la télévision, les rencontres de proximité, ainsi que sur les associations et les lobbies», ajoute Sébastien Salerno, chargé d’enseignement à l’institut MediaLab de l’Université de Genève.

Parfois, les communicants mettent même en garde les politiciens. «Certains d’entre eux ne sont pas actifs sur les réseaux sociaux et cela ne leur nuit pas», affirme Cédric Alber, consultant chez Furrerhugi. L’ancien collaborateur personnel de Pierre Maudet, conseiller d’Etat genevois, porte un regard assez critique sur Twitter et Facebook. «Il y a des élus qui sont sur les réseaux sociaux sans savoir quel message ils entendent faire passer et sans se préoccuper de la qualité du contenu qu’ils diffusent. Dans ce cas ou si l’élu ne se sent pas à l’aise avec cet exercice, il vaut mieux s’abstenir», lance-t-il. Cédric Alber met aussi en garde contre les risques de «dommages collatéraux» pour l’image en cas d’utilisation mal maîtrisée de grenades verbales.

Néanmoins, la campagne va forcément changer la donne. «On estime que plus de 3 millions de personnes sont membres de Facebook en Suisse. Par rapport au corps électoral de 5 millions de citoyens, c’est plus de la moitié. Comment ne pas considérer ce canal de communication qui permet de cibler la majorité du corps électoral? Il y a un problème de déni lorsqu’on délaisse un tel outil», lance Blaise Reymondin, spécialiste du marketing digital.

«Les candidats, en particulier les nouveaux, ont tout intérêt à être présents sur les réseaux sociaux, conclut Martin Grandjean, chercheur en humanités numériques à l’Université de Lausanne. C’est un moyen de se démarquer, d’être présent dans les médias, mais aussi de voler de la place aux candidats qui se représentent, sont plus connus et plus sollicités sur les canaux de communication traditionnels.»

LeTemps

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